VIII

« Cette fois, pensa Morane avec amertume, je ne jouis plus de la moindre supériorité sur mes adversaires. Pis, eux sont armés pour me tuer et l’automatique m’est devenu aussi inutile qu’une rapière dans une guerre atomique… »

Naturellement, il lui restait la possibilité de combattre corps à corps. En dépit du nombre de ses adversaires, il aurait des chances, grâce à sa taille, son poids et sa force, de sortir vainqueur de cette lutte. Pour cela cependant, il lui faudrait s’approcher des Négritos et, avant de les avoir atteints, plusieurs dards l’auraient touché. Tout ce qui lui restait donc à faire, c’était fuir, tout en empêchant les Andamanais de le serrer de trop près. Pour cela, il aurait une fois encore recours à son bon vieux talent de lanceur de pierres.

Le sol, sous les pieds de Morane, était tapissé de débris rocheux, dont certains atteignaient la taille du poing. Ce n’étaient pas ceux-là cependant qui intéressaient notre héros car, à cause de leur poids, de leur plus grande résistance aussi au frottement de l’air, il serait peut-être difficile, en les lançant, de leur faire parcourir une distance plus longue que la portée des sarbacanes. Or, il était justement important de forcer les Négritos à demeurer au-delà de cette portée, de façon à ce que leurs traits ne puissent atteindre le fuyard. Bob choisit donc des cailloux de la grosseur d’une noix environ et en bourra ses poches.

Depuis que l’un des leurs avait fait usage de sa sarbacane, les nains n’avaient plus guère bougé de place. Bob lança quelques cailloux dans leur direction afin de les inciter à la prudence. Ensuite, il éteignit la torche et se mit à courir le long de la galerie afin de prendre un peu d’avance. Il ne devait néanmoins pas jouir bien longtemps de l’avantage de la surprise car, bientôt, s’étant arrêté, il entendit derrière lui le bruit des pas de ses poursuivants. Il dut se remettre à courir dans les ténèbres mais, bientôt, s’étant heurté à la paroi, il lui fallut rallumer la torche. Il se rendit compte alors que les Négritos avaient repris leur poursuite. Voyaient-ils dans le noir ? Bob en doutait, mais il était probable pourtant que leur instinct d’homme de la nature leur permettait, d’une façon ou d’une autre, de s’y diriger.

Après avoir lancé quelques pierres dans la direction des Andamanais afin de les obliger à tenir leurs distances, il se remit à courir. De temps à autre, quand il avait devant lui une portion de galerie parfaitement rectiligne, il fonçait, un bras tendu devant lui, jusqu’à ce que sa main, touchant la paroi, lui indiquât que la galerie faisait un coude. Il allumait alors, s’orientait, lapidait ses poursuivants et repartait, toujours talonné par la peur des traits empoisonnés.

Une telle tactique devait permettre à Bob de prendre un peu d’avance. Tout en fuyant, il pouvait se rendre compte que l’aspect des souterrains changeait. Leur tracé était devenu moins régulier. La hauteur des voûtes variait. Parfois, ces galeries s’élargissaient jusqu’à se transformer en salles assez vastes, à la voûte soutenue par des piliers. Dans certaines salles, ces piliers étaient dissimulés dans la masse rocheuse elle-même ; en d’autres endroits, ils étaient confectionnés artificiellement à l’aide de quartiers de rocs entassés les uns sur les autres. En toute certitude, il devait s’agir à présent de carrières où, dans le passé, les Parisiens extrayaient la pierre nécessaire à la construction de leurs maisons.

Mais Bob Morane se souciait assez peu de détailler la topographie des lieux. Tout ce qui comptait pour lui, c’était fuir afin d’échapper plus vite à ses ennemis. Souvent, dans les bas-fonds, il lui fallait patauger dans des mares d’eau croupie provenant des infiltrations.

Cette poursuite se continua durant un temps difficilement appréciable, car Bob n’avait guère le loisir de consulter sa montre. Moitié éclairé par la torche, moitié dans les ténèbres, il fonçait droit devant lui, se contentant seulement, de temps à autre, de lapider les Andamanais et ne s’arrêtant que pour faire nouvelle provision de projectiles.

Il déboucha dans une galerie rectiligne, mais dont le sol accusait une pente assez forte. Il dévala cette pente à toute allure, prenant ainsi une avance assez confortable sur ses adversaires. Arrivé au bas de la pente, il dut ralentir son allure afin de ne pas heurter un fragile pilier, fait de pierres superposées, soutenant une voûte en fort mauvais état et prête, semblait-il à s’ébouler.

Au-delà du pilier, la galerie débouchait dans une dépression en forme de cuvette. De l’autre côté de cette cuvette, au sommet d’une pente douce, mie nouvelle galerie, dont l’entrée était en partie bouchée par un gros bloc de calcaire, s’amorçait.

Sa torche allumée, Bob traversa la cuvette à toute allure, gravit la déclivité et, contournant le bloc de calcaire, se glissa dans la nouvelle galerie. Il allait reprendre sa course quand il s’immobilisa brusquement, comme frappé d’une révélation. Ce bloc, qui était de forme arrondie, donc capable de rouler, allait peut-être lui permettre d’échapper à ses poursuivants.

Là-bas, de l’autre côté de la cuvette, les Négritos venaient de faire leur apparition de chaque côté du pilier. De toute sa force, Bob leur lança une demi-douzaine de cailloux. L’un des nains fut touché et ils reculèrent tous dans la galerie afin de se mettre à l’abri.

Quand ils eurent disparu, Morane posa sa lampe sur le sol et, s’accroupissant, appuya son épaule au bloc de rocher et poussa de toutes ses forces. Tout d’abord rien ne bougea, enfin le bloc se déplaça de quelques centimètres puis, Morane ayant intensifié son effort, il se mit à rouler, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, le long de la déclivité, pour aller percuter le pilier, qui céda sous le choc. L’éboulement ne devait rien avoir de bien spectaculaire. La voûte s’affaissa presque sans bruit et les éboulis, en s’agglomérant autour du bloc de rocher, fermèrent complètement l’entrée de la galerie.

Plusieurs mètres cubes de terre et de roc empêchaient maintenant les Négritos de rejoindre Morane, et il était peu probable qu’ils se mettent à déblayer le passage. S’ils le faisaient, cela leur prendrait des heures et, alors, Morane serait loin. Mais ils retourneraient sans doute sur leurs pas, pour aller rendre compte à leur maître de l’échec de leur mission.

Morane se mit à rire.

— Ah ! Ah ! Monsieur l’Ombre Jaune ! fit-il à haute voix. Vous avez cru pouvoir vous jouer ainsi de Bob Morane. Apprenez qu’il possède également plus d’un mauvais tour dans son sac.

Il comprenait pourtant qu’il aurait eu tort de se croire sauvé. Avant de crier définitivement victoire, il lui fallait sortir de ce labyrinthe. Ce fut néanmoins d’un cœur plus léger qu’il reprit sa route.

D’un pas soutenu, sans hâte et essayant de chasser toute anxiété, Bob Morane avait continué à s’enfoncer à travers les méandres du Paris souterrain, il n’était plus question pour lui à présent de s’orienter. Il allait un peu au hasard, espérant trouver tôt ou tard une issue, inspectant sans cesse la voûte dans l’espoir de voir une trappe s’y découper. Souvent, un roulement lui indiquait le passage d’une rame dans un tunnel de métro. Mais ce tunnel était-il proche ou éloigné ? Il lui eût été bien difficile de le dire, car il savait que, sous terre, les bruits se transmettent sur d’assez grandes distances.

La seule crainte qui assaillait Morane était qu’il se perdît dans le dédale de ces cavernes artificielles, car il savait n’avoir désormais plus la moindre mauvaise rencontre à redouter. La torche électrique en avait certainement pour des heures encore à brûler, car elle était d’un modèle puissant. Bien sûr, un moment viendrait où, les piles étant épuisées, elle s’éteindrait. Alors, Bob n’aurait plus, comme ultime ressource, qu’à faire usage de la minuscule lampe de poche, guère plus grosse qu’un briquet, qui ne le quittait jamais. Pourtant, la batterie de cette lampe n’était prévue que pour donner une heure de lumière. Ensuite, ce seraient les ténèbres totales. Les ténèbres et le désespoir… Le désespoir et la folie… La folie et l’épuisement… L’épuisement et la mort…

De toutes ses forces, Bob s’efforçait de ne pas songer à cette fatale issue dont, bientôt, un événement nouveau vint d’ailleurs le distraire. Au fur et à mesure qu’il avançait, les galeries s’élargissaient, se changeant en salles basses au fond desquelles, souvent, la lumière de la torche se perdait. Le sol, lui, était devenu spongieux et, parfois, l’eau montait jusqu’aux genoux de Morane.

Cette dernière circonstance tendait à lui faire croire qu’il se trouvait toujours bien sous le centre de la capitale, car il avait probablement atteint les vastes marais souterrains qui, dus aux infiltrations d’une rivière, également souterraine, la Grande Batelière, stagnaient sous le cœur même de Paris. Comme il était possible, sinon certain que cette rivière communiquait avec les égouts, cela augmentait les chances qu’avait Morane de trouver bientôt une issue.

Les espérances de notre héros ne devaient pas être déçues, car bientôt il déboucha dans un conduit grossièrement maçonné et dont l’installation devait dater assurément de plusieurs siècles. Cela n’avait rien d’étonnant puisque les premiers travaux d’aménagement des égouts parisiens datent de 1370.

Morane se remit donc à avancer avec un courage accru, espérant déboucher à tout moment dans un collecteur moderne. Il marchait maintenant avec de l’eau jusqu’à mi-cuisses, respirant un air de plus en plus nauséabond. Finalement, il parvint dans un conduit assez large, aux parois bétonnées, et il ne douta plus qu’il approchait du but.

« Avant longtemps, songea-t-il, je déboucherai dans un des collecteurs principaux et ne serai plus forcé alors de patauger dans cette gadoue. Il suffira de me hisser sur un trottoir et d’y marcher jusqu’à ce que j’atteigne un quelconque puits de sortie… »

Il venait à peine de remuer ces pensées optimistes, quand il fit une étrange constatation. L’eau dans laquelle il marchait, de calme qu’elle était quelques minutes plus tôt, commençait à être perturbée par un courant assez violent. En même temps, son niveau montait sensiblement.

— Que se passe-t-il ? murmura Bob. Il n’y a pourtant pas la moindre pente…

Le courant devenait de plus en plus violent, et le niveau montait sans cesse. Alors, Morane comprit. Il comprit qu’un orage venait d’éclater au-dehors et que l’eau de pluie envahissait les conduites souterraines. Bientôt, il fut immergé jusqu’à la taille, puis jusqu’à la poitrine, enfin jusqu’au cou. Le courant l’entraîna, le submergea, le forçant à lâcher sa torche d’ailleurs devenue inutilisable. Les ténèbres, autour de lui, se firent complètes et, quand il tenta de se remettre debout, il s’aperçut qu’il n’avait plus pied. Il se mit alors à nager et, le courant devenant de plus en plus fort, il se sentit emporté dans une nuit totale.

 

La revanche de l'Ombre Jaune
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